Santé connectée : la pharmacie à la croisée des chemins

Terminée la vision réductrice qui présentait le pharmacien comme un simple « distributeur de médicaments ». Proximité avec le patient oblige, ce professionnel de santé est au cœur du parcours patient. A l’heure de la santé connectée, son rôle de conseil est renforcé, à condition de parfaitement négocier le virage du numérique. Les enjeux inhérents sont aussi bien d’ordre clinique qu’économique et organisationnel.

Santé connectée : la pharmacie à la croisée des chemins

La santé du futur se fera avec le pharmacien ou ne se fera pas… La maxime bien que détournée, illustre bien un des enjeux de la médecine de demain, à savoir : la place centrale qu’est appelé à prendre le pharmacien dans le système de soin. Mais encore faut-il que ce dernier exploite habilement l’actuelle (r)évolution numérique dont fait l’objet l’univers de la santé. A y réfléchir, la pharmacie de demain sera connectée ou ne sera pas… Voilà peut-être une maxime plus juste.

 

A la fois commerçants et professionnels de santé

 

C’est un fait, depuis quelques années, on observe de nouveaux modes de « consommation », marqués par davantage d’automédication et le recours à Internet. Un nouveau type de consommateur a ainsi émergé, certes moins fidèle, mais toujours mieux informé et plus exigeant. Toutefois, aussi indépendant soit-il, le patient-consommateur a, plus que jamais, besoin de conseil et de liens de proximité. Ces derniers sont rassurants, qui plus est dans les milieux ruraux, où désertification médicale et vieillissement de la population sont devenus des réalités. La prise en charge ambulatoire et l’augmentation des maladies chroniques ne font qu’amplifier le phénomène. Autant de raisons qui justifient un besoin croissant d’outils de suivi à distance, communément appelés objets de santé connectés.

«C’est là que le pharmacien d’officine a tout son rôle à jouer. Les patients attendent de leur pharmacien qu’il les aide dans leur accès aux soins, qu’il leur fasse bénéficier des meilleurs traitements et leur permette de comprendre le coût de ces traitements. Bref, qu’il soit connecté, disponible et leur apprenne à gérer leur santé. À la fois commerçants et professionnels de santé, le pharmacien ne peut plus se limiter à la délivrance de médicaments »,

explique Ago Set-Aghayan, consultant au sein du département Sciences de la vie d’IBM France. Une évolution de la profession qui sous-entend une plus grande transversalité des compétences des pharmaciens pour mieux appréhender des domaines tels que la gestion des risques de santé, la mesure de la performance, la coordination des soins…

 

Une meilleure qualité de conseil aux patients

 

Point de passage obligé, la pharmacie bénéficie d’une réelle confiance de la part des usagers. Sur le plan pratique, ses activités entrent en résonance avec celles des autres professionnels de santé que sont les médecins, infirmiers et autres paramédicaux. L’e-santé, centrée sur le partage des données, doit amener tous les professionnels de santé à travailler ensemble pour une prise en charge globale du patient. Les informations collectées et partagées électroniquement par le pharmacien seront donc précieuses à tous. C’est pourquoi, la fusion annoncée et réclamée par les pharmaciens du dossier médical partagé et du dossier pharmaceutique permettra aux différents acteurs d’accéder à suffisamment de données pour prendre les bonnes décisions. Faut-il encore que les pharmaciens s’inscrivent dans une promotion « intelligente » et adaptée des outils de santé connectés, véritables collecteurs de données.

« Nul doute que si un professionnel d’officine suit l’usage qu’une personne fait de son objet connecté, cette dernière se sentira plus impliquée et observera mieux son traitement. Le pharmacien ne sera plus simplement dans la dispensation de médicaments, il aura un rôle à jouer dans l’amélioration des traitements, voire même l’efficacité du système de santé »

, affirme Lucien Bennatan, docteur en pharmacie et président du Groupe Pharmacie Référence.

 

Un pharmacien déjà connecté mais…

 

Par ailleurs, l’adoption par l’officine d’outils numériques – borne d’accueil, Web bar, tablettes tactiles connectées – fluidifie la distribution pharmaceutique et libère du temps utile au pharmacien. D’après une étude menée par le Groupe PHR, groupement de pharmaciens, en partenariat avec l’IFOP sur le regard des Français sur l’e-Pharmacie et les objets connectés, 12% des Français souhaitent la présence d’écrans en libre-service au sein des officines. Pourquoi ? Tout simplement afin de bénéficier d’une plus grande d’autonomie et d’un meilleur accès à un espace digital personnalisé regroupant leurs informations de santé. Renouveler une ordonnance, suivre l’état de leurs vaccinations, s’identifier sur Internet et signifier l’objet de sa visite, accéder à son dossier médical en ligne, mettre à jour sa carte vitale… autant d’actions désormais à portée de clic. Et, à y regarder de plus près, toutes les études menées sur la pharmacie connectée mettent en avant le fait que les patients sont favorables à une ouverture des officines au numérique. De quoi, selon eux, les aider à obtenir une information sur les traitements, commander et acheter des médicaments, ou encore comparer les prix. Certains vont plus loin et aimeraient avoir accès dans leurs pharmacies à un tensiomètre, un lecteur de glycémie et des outils d’analyse du sommeil. Une volonté dont ont parfaitement conscience les pharmaciens dont les trois quarts intègrent déjà le numérique dans leur pratique quotidienne (selon un baromètre 2018 réalisé par MedAppCare).

 

Des freins à la pharmacie connectée

 

Les pharmaciens ont également une très bonne perception des objets connectés santé que sont la balance connectée, l’auto-tensiomètre, le thermomètre, le bandeau pour le sommeil, la montre d’activité, la fourchette, la brosse à dent ou le pilulier. Encore faut-il qu’ils puissent les proposer aux patients. En effet, ils ne sont habilités à vendre que les produits ayant un statut de dispositif médical. Les produits diététiques et les matériels nécessaires au maintien à domicile des personnes âgées pourraient être perçus comme des objets connectés sans statut de dispositif médical, à l’image des balances connectées, mais à la différence des brosses à dents considérées comme appareils participant à l’hygiène bucco-dentaire. D’autres freins persistent. D’une part, les pharmaciens continuent de s’interroger sur la sécurité des données de santé collectées par ces dispositifs intelligents. D’autre part, le référencement d’une gamme d’objets connectés représente un investissement important pour la pharmacie : financier (stock immobilisé avec de faibles rotations et des marges réduites) et humain (implication de l’équipe dans le choix du fournisseur et des gammes, formation, communication auprès des clients etc.). Une chose est sûre : ceux qui les commercialisent estiment normal que ces dispositifs connectés de santé soient distribués en pharmacie, non seulement pour une meilleure information auprès des patients mais aussi dans l’optique d’un meilleur suivi. Le pharmacien est plus que jamais indispensable à l’interprétation des données de santé collectées !

 

Le chiffre

 

En 2020, le nombre d’objets connectés portables dédiés à la santé aura atteint 237 millions de pièces, soit deux fois plus qu’en 2016.
(source : https://lapharmaciedigitale.com/place-objets-connectes-pharmacie/)

 

 

« La pharmacie, un espace de santé physique et numérique »

 

A la fois professionnel de santé au contact direct de ses patients, expert en santé digitale et business angel, Xavier Schneider est à la tête d’une officine imprégnée par le numérique. Passionné par les objets de santé connectés, il en propose depuis plus de 5 ans à sa clientèle, tout en créant lui-même de nouvelles applications dans le domaine de la pharmacie.

 

 

En quoi le développement de la santé connectée participe-t-il à renforcer le rôle d’accompagnement et de conseil du professionnel officinal ?

 

Xavier Schneider :

Le rôle du pharmacien d’officine est avant tout d’orienter le patient. ll doit être en mesure de cerner les besoins de chacun et de dispenser, si nécessaire, des solutions de santé adaptées et efficaces. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’avec plus de 20 000 officines maillant la France hexagonale et les territoires d’outre-mer, le pharmacien demeure l’un, si ce n’est LE professionnel de santé le plus facile d’accès pour tous. C’est tout naturellement que les patients se tournent donc vers lui pour être conseillés et accompagnés. Véritable acteur de la santé publique, il est au cœur du trio de référence des patients avec le médecin généraliste et l’infirmier. En permettant de connecter les acteurs de santé, bien au-delà du trio médecin-pharmacien-infirmier, les outils numériques doivent avant tout favoriser l’interprofessionnalité tout en respectant les actions de chacun dans son champ d’expertise. C’est dans ce contexte que les outils numériques, en favorisant le partage des données et les analyses collectives, potentialiseront le rôle du pharmacien pour plus d’efficience et donc de valeur ajoutée pour le patient/citoyen.

 

La télépharmacie est-elle la solution aux maux de la prise en soin et aux limites actuelles du système ?

 

X. S. :

Elle constitue, en tout cas, une solution qu’il est important de mettre en œuvre, à condition que ce développement se fasse en miroir avec la télémédecine. Encore une fois, la réponse à une meilleure prise en soin des patients et une organisation efficiente de notre système de soins sera nécessairement plurielle. C’est la somme de plusieurs initiatives qui permettra de relever le défi de la santé de demain. Le numérique en est une. Pour autant, il faut veiller à ce que le recours à la e-santé ne vienne pas à terme remettre en cause la relation de proximité avec le patient. Tout ne peut être fait à distance, bien au contraire. Je considère donc la télépharmacie comme un outil supplémentaire pour accompagner les patients, mais pas comme le seul outil.

 

Avec la commercialisation des outils connectés, la e-santé est-elle synonyme de revenus complémentaires pour votre pharmacie et d’accroissement du chiffre d’affaires ?

 

X. S. :

Plutôt qu’une source de revenus complémentaires, les outils connectés constituent une valeur ajoutée dans la réponse que nous pouvons apporter aux patients. Les outils numériques dans l’univers de la e-santé apportent incontestablement une nouvelle dimension au rôle du pharmacien. Ils lui permettent de développer de nouvelles missions. Mais, attention, qui dit nouvelles missions, dit plus de responsabilités, plus de sollicitations et donc une charge de travail supplémentaire qu’il sera logique de valoriser financièrement. Pour en revenir à l’aspect économique, bien que l’accompagnement soit dans l’ADN du pharmacien, il faut savoir que la pression économique exercée sur le médicament a fortement réduit les marges de ses revenus. Aussi, dans le cadre de la santé connectée, il sera important de créer un nouvel équilibre qui permettra au pharmacien de valoriser justement la mobilisation de ses compétences au sein d’équipes de soins primaires (ESP) et de communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) .

 

Fin 2018, l’Ordre national des pharmaciens publiait son livre vert Pharmacie connectée et télépharmacie : c’est déjà demain ! En avez-vous pris connaissance et si oui, qu’en avez- vous pensé ?

 

X. S. :

Je considère que ce livre vert est une bonne initiative. Le sujet est non seulement très intéressant mais surtout très important pour l’avenir de notre profession. D’ailleurs, l’Ordre des médecins avait aussi, de son côté, publié son livre blanc sur le sujet. Toutes ces démarches sont positives car elles permettent de sensibiliser les branches professionnelles à l’enjeu de la santé connectée en tenant compte de leurs spécificités. L’étape suivante pourrait donc être un document de synthèse pour tous les professionnels de santé confondus qui mettrait ainsi le patient au centre de la question. Je suis persuadé que ce document de synthèse inspirerait et éclairerait les décisions politiques en faveur de la e-santé.

 

Vous êtes également un investisseur en e-santé puisque vous accompagnez plusieurs start-ups œuvrant dans le domaine. Est-ce le rôle du pharmacien de participer au développement de la santé numérique ?

 

X. S. :

J’estime qu’il y a un travail de fond à réaliser au niveau des officines car chacune d’entre elles représente un réel espace de santé physique ET numérique, connecté à son environnement. De par leur activité, les officines disposent déjà d’une connexion Internet et des outils informatiques. A ce titre, elles peuvent devenir de véritables oasis de santé numérique dans certains déserts qu’ils soient médicaux et/ou numériques. Je ne sais pas si c’est le rôle du pharmacien de participer au développement des outils de la santé numérique, mais en tout cas accroitre la valeur ajoutée des réponses sanitaires apportées aux citoyens l’est. Cela l’oblige à s’engager dans une démarche de mobilisation de l’ensemble de ses compétences ; le numérique en fait partie.

 

A vous écouter, les officines sont, plus que jamais, appelées à devenir des lieux d’accompagnement…

 

X. S. :

Elles le sont déjà mais la santé connectée en général et les outils technologiques au service des patients en particulier vont davantage mettre en lumière cet aspect de la profession. A terme, j’imagine parfaitement les officines être le lieu où le patient pourrait ouvrir et gérer son dossier médical partagé (DMP), le relier à d’autres solutions digitales, prescrites ou conseillées. Le pharmacien se verrait alors chargé d’actes spécifiques d’accompagnement en éducation médico-numérique visant à accompagner le patient dans l’usage de son propre espace numérique de santé.

 

Ce livre vert qui fait basculer les officines dans le futur

 

A peine élue et déjà à l’action… Tout juste installée à la tête de l’Ordre national des pharmaciens, Carine Wolf-Thal n’a pas tardé à marquer de son empreinte le début de son mandat avec une mesure phare : la mise en place de groupes thématiques de réflexion autour de la prévention, des nouvelles technologies et de la pharmacie clinique. Six mois plus tard, fin 2018, les échanges et travaux sur l’e-santé portaient leurs fruits avec la publication d’un livre vert intitulé Pharmacie connectée et télépharmacie : c’est déjà demain. Le document (dont la synthèse est accessible ici) envisage l’impact du numérique sur les métiers de la pharmacie et en appelle donc à une nécessaire évolution de ces derniers à travers douze recommandations et douze initiatives concrètes.

Plus qu’un argumentaire et un cadre qui traceraient une feuille de route, l’ouvrage se veut d’abord un outil de réflexion, proposant des pistes d’action et ouvrant le débat pour répondre à une question essentielle : comment relever le défi de la transformation numérique au bénéfice des patients ?

« L’objectif de ce Livre Vert est d’ouvrir les discussions entre tous les acteurs du système de santé pour adapter la profession à un monde qui change »

déclarait Carine Wolf-Thal, présidente du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens.

 

Une plus grande communication entre professionnels

 

La transformation numérique de la pharmacie va de pair avec le développement de nouveaux services aux patients : téléconsultation, télésurveillance médicale, utilisation d’objets connectés et d’applications mobiles. En proposant certains d’entre eux, les pharmaciens apparaissent comme des acteurs-clés pour l’amélioration de l’adhésion au traitement, une meilleure gestion des ordonnances, le renforcement du suivi personnalisé. A cet effet, le Livre vert des pharmaciens annonce la création d’un Observatoire de la transformation numérique de la pharmacie afin de rendre compte, chaque année, des principales avancées en faveur de la digitalisation des pharmaciens communément appelée la télépharmacie. Au cœur du système de santé de demain et de la prise en soin se trouvent le dossier médical personnalisé et le dossier pharmaceutique. Sur ce plan, force est de constater que les pharmaciens ont montré l’exemple avec un dossier pharmaceutique qui génère 450 millions de partages d’informations par an entre professionnels. L’Ordre propose non seulement un plan d’action national pour les relier et ainsi optimiser l’interconnexion entre les systèmes d’information et les flux sécurisés de données à toutes les étapes du parcours du patient mais souhaite également voir le dossier pharmaceutique élargi aux nouvelles missions des pharmaciens et ouvert aux pharmaciens biologistes.

 

Un pacte de confiance numérique

 

Si les pharmaciens inscrivent leur activité dans le sillon de la révolution numérique, ils entendent bien en maîtriser la mise en œuvre. A commencer par le contrôle des données, pilier essentiel de la e-santé. Pour construire un pacte de confiance numérique sur l’utilisation des données collectées, il est envisagé de lancer une plateforme nationale d’audit des algorithmes utilisés en santé. Celui-ci se ferait en parallèle de la portabilité des données de santé personnelles prévue dans le RGPD, et de la constitution d’un comité d’éthique. De quoi selon l’Ordre des pharmaciens contribuer à une santé numérique humaniste participant à l’émancipation des usagers, et non, comme il est parfois redouté, une santé numérique où les professionnels de santé seraient remplacés par des machines

 

Consulter la synthèse ou l’intégralité du livre vert.

 

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